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Bénin: 336 cas de mariages forcés d’enfants en 15 mois

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Au Bénin, malgré les lois et les politiques en vigueur, les mariages forcés et précoces continuent de toucher des milliers de filles et de femmes, selon les données officielles issues des enquêtes MICS et SIDoFFE-NG de 2021-2022. Ce phénomène persistant remet en question l’efficacité des mesures de protection et la capacité des communautés à induire des changements durables dans les mentalités. Les causes vont des réalités socioculturelles et de la pression familiale à l’accès limité à la justice.

À 15 ans, Aïssatou (ce n’est pas son vrai nom) n’avait qu’un seul rêve : devenir enseignante. Mais dans son village d’Atacora, son destin a été scellé sans qu’elle ait son mot à dire. « On m’a annoncé que j’allais être mariée. Je n’avais pas le choix », confie-t-elle. Comme Aïssatou, des centaines de jeunes filles continuent de faire face à la réalité silencieuse mais persistante du mariage forcé.

Selon la dernière enquête MICS 2021-2022 ( https://www.cgra.be/sites/default/files/rapporten/coi_focus_benin._le_mariage_force_20250527.pdf), 28,4 % des femmes âgées de 20 à 49 ans vivaient déjà en couple avant l’âge de 18 ans. Entre le 1er janvier 2024 et le 14 avril 2025, le Système Intégré de Données sur la Famille, les Femmes et les Enfants – Nouvelle Génération (SIDoFFE-NG) a enregistré 336 cas de mariages forcés d’enfants et 123 cas de mariages forcés d’adultes. Les données du ministère des Affaires sociales illustrent une réalité qui reste largement sous-déclarée et révèlent à quel point cette pratique est profondément enracinée dans certaines régions du pays.

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Le mariage précoce est plus fréquent dans les zones rurales, où il touche 31,7 % des filles, contre 24,1 % dans les zones urbaines et 17,7 % à Cotonou. En d’autres termes, une fille vivant en zone rurale est statistiquement beaucoup plus exposée à ce risque. 

Cas de mariages forcés précoces en zone rurale et urbaine enregistrés au Bénin (2024–2025). Source : SIDoFFE-NG.

À Cotonou, la capitale économique, le nombre de cas recensés reste marginal, ce qui reflète une disparité géographique marquée : seuls 5 cas de mariages forcés d’enfants et 1 cas de mariage forcé d’adultes ont été enregistrés au cours de cette période. Les régions du nord, telles que l’Alibori et l’Atacora, affichent les taux de mariages précoces les plus élevés, avec respectivement 36,6 % et 34 % contre 18% dans le département du Littoral à Cotonou.

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Cas de mariages forcés enregistrés au nord du Bénin (2024–2025). Source : SIDoFFE-NG.

Derrière les chiffres : des vies brisées

Au Bénin, le mariage va bien au-delà d’une simple union entre deux personnes. Il est souvent considéré comme une alliance entre familles, voire entre lignées, où les intérêts collectifs priment sur les choix individuels. Dans ce contexte, la décision revient souvent aux hommes de la famille.

Les facteurs économiques jouent également un rôle important. Dans les zones rurales, marier une fille peut être considéré comme une stratégie de survie visant à alléger le fardeau familial ou à forger des alliances avantageuses. Selon les données de l’enquête MICS, les filles issues de ménages pauvres sont deux fois plus susceptibles d’être victimes d’un mariage précoce que celles issues de milieux aisés.

À cela s’ajoutent les normes sociales et religieuses. Dans certaines communautés, le mariage précoce est considéré comme un moyen de préserver l’honneur de la famille, notamment pour éviter les grossesses hors mariage. Certaines croyances encouragent le mariage dès la puberté, ce qui accroît la vulnérabilité des adolescentes.

Les conséquences du mariage forcé sont nombreuses et souvent irréversibles. La première conséquence est l’abandon scolaire. « Dès qu’une fille est mariée, sa scolarité prend presque toujours fin », note Quantin Houngbo, travailleur social. 

Cette interruption de leur scolarité limite considérablement les perspectives d’avenir des jeunes filles, les enfermant dans un cercle vicieux de dépendance économique. Elle accroît également le risque de grossesse précoce, souvent associée à des complications de santé.

Sur le plan psychologique, les victimes subissent un traumatisme profond. Certaines font état de violences domestiques, d’isolement et d’une perte d’estime de soi. « Ma famille m’a rejetée lorsque j’ai refusé au début. J’ai fini par céder », raconte une survivante.

Le rapport souligne que les femmes qui s’opposent à un mariage forcé peuvent être confrontées au rejet familial, à l’exclusion sociale, voire à des violences physiques. Dans certains cas, elles sont contraintes de fuir leur foyer.

Aïcha (nom modifié), aujourd’hui âgée de 19 ans, raconte avoir été promise en mariage à l’âge de 16 ans à un homme de 38 ans dans une ville du nord du pays. « Un soir, ma tante m’a dit que la famille avait déjà tout accepté. On m’a simplement informée que j’allais emménager avec mon mari. On ne m’a pas demandé mon avis. » Elle venait tout juste d’abandonner ses études en troisième. « J’ai pleuré. J’ai refusé. On m’a dit que je faisais honte à la famille. Mon père ne m’a pas adressé la parole pendant des semaines », raconte la jeune femme.

Son salut, dit-elle, est venu d’une organisation locale défendant les droits des filles qui a alerté les services sociaux. 

Quand la pauvreté pousse au mariage

Les données montrent une forte corrélation entre le mariage précoce et le niveau de vie. Le taux atteint près de 35 % parmi les ménages pauvres, contre 16 % parmi les ménages les plus aisés

Cas de mariages forcés enregistrés au Bénin dans les ménages pauvres et plus aisés (2024–2025). Source : SIDoFFE-NG.

Pour les organisations sur le terrain, la question économique reste centrale. « Certaines familles pensent protéger leurs filles ou réduire le nombre de bouches à nourrir. Mais en réalité, elles les condamnent souvent à la dépendance et à l’abandon scolaire », explique la présidente de l’ONG Femme Engagée. L’UNICEF a mis en garde à plusieurs reprises contre les coûts sociaux et économiques du mariage des enfants au Bénin.

L’éducation joue un rôle considérable dans la réduction des risques pour les filles. Le rapport indique que le taux de mariages avant l’âge de 18 ans passe de 34 % chez les femmes n’ayant reçu aucune éducation ou n’ayant suivi qu’une éducation préscolaire à 7 % chez celles ayant terminé leurs études secondaires supérieures ou plus.

Investir dans l’éducation des filles reste l’une des stratégies les plus efficaces pour réduire les mariages forcés d’enfants. « Une fille qui reste à l’école a plus de chances de connaître ses droits, de les défendre et de résister à la pression familiale », souligne l’ONG.

Un combat encore inachevé au Bénin

Malgré un cadre juridique clair fixant l’âge légal du mariage à 18 ans et exigeant le consentement des deux époux, l’application de ces lois reste un défi majeur.

Selon les données de SIDoFFE-NG, seuls 60 cas de mariages d’enfants et 4 cas de mariages forcés impliquant des adultes ont été traités par les tribunaux au cours de cette période. Un chiffre dérisoire par rapport au nombre de cas recensés. Cela s’explique en partie par des barrières sociales. Dans de nombreuses communautés, les conflits sont réglés en dehors des tribunaux officiels, souvent sous l’autorité des chefs traditionnels. « Porter plainte contre sa propre famille est impensable pour de nombreuses victimes », explique l’expert juridique Judicaël Gozo.

Il cite le poids de l’honneur familial, la crainte de représailles et le manque d’informations sur les recours juridiques disponibles, qui entravent considérablement les procédures judiciaires.

Un programme national ambitieux face à des défis persistants

Le gouvernement béninois a intensifié la lutte contre les mariages forcés. Lors du Conseil des ministres du 3 septembre 2025, un Programme national de lutte contre le mariage des enfants a été adopté.

L’objectif du président Patrice Talon est de faire passer le taux de mariage des enfants de 33 % en 2019 à 15 % d’ici 2029. Cette réduction ambitieuse en 18 points nécessite un engagement multisectoriel.

Le programme prévoit notamment de renforcer les mécanismes de protection, d’assurer la prise en charge des victimes et d’accroître l’implication des communautés. Il met également l’accent sur la sensibilisation des familles et l’éducation des filles.

« Nous ne pouvons pas éradiquer ce phénomène sans changer les  mentalités », explique  la présidente de l’ONG Femme Engagée, Astride Avognon. Pour elle, la clé réside dans l’éducation et l’autonomisation des filles.

Des acteurs mobilisés, mais des efforts à amplifier

Sur le terrain, les organisations de la société civile jouent un rôle crucial. Elles viennent en aide aux victimes, mènent des actions de sensibilisation au sein des communautés et facilitent l’accès à la justice. Les centres d’accueil et de protection offrent un refuge aux jeunes filles en fuite. Cependant, ces structures restent insuffisantes au regard de l’ampleur des besoins.

Des partenaires techniques et financiers, tels que les agences des Nations Unies, soutiennent également les initiatives locales. Mais la coordination de ces efforts reste un défi.

Le mariage forcé n’est pas seulement un indicateur statistique ; c’est une réalité humaine, faite de rêves brisés et de vies contraintes. « Tout ce que je voulais, c’était continuer à aller à l’école », répète Aïssatou. Son histoire, comme celle de tant d’autres, souligne l’urgence d’agir.

Le Bénin a fait preuve d’une volonté politique claire pour endiguer ce phénomène et a jeté des bases solides pour lutter contre les mariages forcés et précoces. Mais le fossé entre la loi et la réalité reste important. La persistance du phénomène montre que la réponse ne peut être uniquement institutionnelle. Elle doit être sociale, culturelle et ancrée au niveau communautaire, car c’est principalement dans les villages, au sein des familles, à l’école et parmi les responsables communautaires que se joue le combat.

Les 336 cas impliquant des enfants et les 123 cas impliquant des adultes enregistrés en seulement 15 mois soulignent l’ampleur du défi.

Cet article WanaData a été soutenu par Code for Africa et laDigital Democracy Initiative dans le cadre du projet Digitalise Youth, financé par le Partenariat Européen pour la Démocratie (EPD)

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