La Bataille de Ouidah-Plage: Et si Colince Yann était le IShowSpeed de la plume ?
Colince Yann, on le connaît. Après La Princesse du diable et L’Ivrogne de la Sorbonne, le plus Béninois des Camerounais, ou le plus Camerounais des Béninois, c’est selon l’humeur et la géographie sentimentale de chacun, revient en librairie avec La Bataille de Ouidah-Plage. Ce titre sonne déjà comme un uppercut. Mais ce n’est pas un livre isolé : c’est la Nouvelle 1 d’un projet littéraire plus vaste et plus ambitieux, sobrement intitulé Adama et Eva au Bénin. Autrement dit, Colince ne revient pas juste signer un bouquin. Il installe un univers. Et ça, ça change tout.
Pour mesurer l’ampleur de ce retour, permettez-moi une analogie qui peut sembler étrange au premier abord, mais qui tient, je vous assure. Vous vous souvenez d’IShowSpeed à Ouidah ? Ce streamer planétaire a débarqué au Bénin et offert au monde entier, par l’objectif tremblant de sa caméra, un Ouidah aux mille couleurs. Il nous a fait vivre en direct l’arène de la ville, les Zangbéto et les Egungun qui surgissent de nulle part dans ses pupilles dilatées d’étonnement, la Forêt Sacrée de Kpassè avec son arbre millénaire, le Temple des Pythons où il a manipulé des pythons royaux avec la fébrilité d’un enfant devant son premier cadeau de Noël, avant de clore l’aventure chez la cheffe Keith Sonon autour de spécialités locales. C’était beau, stratosphérique, viral. C’était IShowSpeed.
Colince Yann, lui, ne vient pas avec une caméra. Il vient avec une arme bien plus redoutable : sa plume. Et c’est là que l’analogie prend tout son sens. Là où IShowSpeed nous a offert Ouidah dans le tremblement d’une GoPro, Colince va nous servir les Vodun Days sur un plateau d’argent. Il ne le fait pas comme un festivalier en goguette qui déambule avec son bracelet VIP, mais comme Panoptès, le géant aux cent yeux de la mythologie grecque. C’est l’œil qui voit tout, qui ne dort jamais, qui capte précisément ce que la caméra rate toujours.
Cette plume, on la connaît bien électrique, truculente, délirante, voire renversante. Si j’emprunte les mots de Roger Gbégnonvi, Colince Yann écrit avec la précision d’un horloger et l’entrain d’un conteur de rue, dans un style joliment drapé dans un humour qui ne se prend pas pour ce qu’il n’est pas. La première de couverture du livre, déjà, dit quelque chose de cet esprit : illustrée, colorée et vivante, elle montre deux journalistes en pleine effervescence, micro tendu, gilet de presse arboré comme une armure, au milieu d’une foule qui respire Ouidah. C’est presque une bande dessinée qui aurait décidé de devenir roman. Rien que cette image annonce la couleur : on ne sera pas dans la contemplation tranquille. On sera dans le mouvement, dans le bruit, dans la fête et ses arrière-cours.
Car voilà le décor que pose la quatrième de couverture : deux journalistes débarquent de Louisiane à l’aéroport Bernardin Gantin de Cotonou avec une mission, celle de faire vivre les Vodun Days à leurs téléspectateurs sur toutes les plateformes, dans un contexte où le festival attire désormais un engouement médiatique international sans précédent en ce sens que Canal+ et les grands groupes de presse du monde entier se pressent aux portes du Bénin à chaque édition. Adama est sans façon. Eva est féministe à sa façon, et l’on imagine que « à sa façon » recouvre chez Colince tout un continent de nuances explosives. Et sur ce chemin balisé par les esprits et les caméras, leur route va croiser celle de… Maradona.
Maradona. Le nom seul est un programme. Est-ce une métaphore ? Un personnage haut en couleur ? Une main de Dieu locale ? Un fantôme qui dribble entre les masques et les autels ? La question reste ouverte, et c’est bien là l’art de Colince Yann : poser des noms qui résonnent, installer des silhouettes qui intriguent, et laisser le lecteur se morfondre d’impatience. Avec lui, on sait que le diable est toujours dans les détails et qu’il a déjà une longue habitude de le fréquenter.
Alors oui, je trépigne. Je veux savoir ce que Maradona fait là. Je veux voir comment Eva la féministe-à-sa-façon va survivre dans l’univers syncrétique des Vodun Days sans briser les us et coutumes. Je veux mesurer la façon dont cette plume électrique va restituer l’ambiance du festival sans tomber dans le piège du documentaire romancé. Et je veux surtout retrouver cette sensation que seul Colince Yann sait provoquer : celle d’un texte qui part dans tous les sens et qui, pourtant, ne perd jamais le fil ; celle d’un humour qui surgit là où on ne l’attend pas, comme un Zangbéto en plein marché, voire celle d’une langue qui prend des risques et les assume jusqu’au bout.
La sortie médiatique est fixée au 12 mai 2026, de 15h à 17h, au Siège de l’ADAC avec au menu : point de presse, présentation de l’œuvre et perspectives sur la suite du projet, financé par le Fonds de Développement des Arts et de la Culture du Bénin. Ce n’est pas rien. Cela dit que derrière ce livre, il y a une ambition qui dépasse le seul acte d’écrire : il s’agit de raconter le Bénin, ses festivals, sa spiritualité vivante, à une époque où le monde commence enfin à regarder dans cette direction.
La Bataille de Ouidah-Plage s’annonce comme un incident littéraire. Et les incidents littéraires, avec Colince Yann, ont tendance à laisser des traces. Je n’ai pas encore lu le livre. Mais je suis déjà dans la file d’attente et que le meilleur Maradona gagne.
Polycape GNONHOUE

